Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Clerson, David

1. Frères. Éd. Héliotrope, 2013, 143 p.

Deux frères tentent de retrouver leur père.

Frères de David Clerson rappelle Sa majesté des mouches de William Golding que l'on recommande aux élèves alors que la violence, la cruauté et la sensualité en font un roman pour des adultes avertis qui s'intéressent au caractère sombre et fragile de l'humanité. Les deux auteurs se penchent avec finesse sur ce sujet à travers le parcours régressif d'enfants livrés à eux-mêmes. Ça ne répond aucunement à l'esprit des enfants subjugués à leur âge par le merveilleux. Il y a de ces œuvres que l'on pourrait croire enfantines comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry alors qu'elles s'adressent à ceux dont les préoccupations sont plutôt d'ordre philosophique ou social.


David Clerson, un trentenaire natif de Sherbrooke, décrit avec brio le cheminement des enfants vers le monde adulte. Et les sentiers à parcourir pour y parvenir sont loin d'être molletonnés. Bruno Bettelheim en a rendu compte dans Psychanalyse des contes de fées. La méchanceté et la cruauté sont souvent au rendez-vous dans les contes que l'on propose aux enfants. Les deux frères du roman de David Clerson n'échappent pas aux haruspices malveillants des dieux. Déjà à la naissance, l'aîné s'est fait couper un bras par sa mère pour donner naissance à son frère cadet, comme Ève est née de la côte d'Adam. L'auteur est allumé par notre culture, qui s'enracine dans des vérités qui, depuis l'Antiquité, ont été édictées à travers des mythes. Son roman prend ainsi une envergure presque prométhéenne, voire oedipienne.

Pour se réaliser, les deux enfants doivent se débarrasser de " leur chien de père ", un être ayant pris la nature des êtres marins. Ils affrètent un bateau pour aller à sa rencontre afin de mettre un terme à sa vie. Sa mort vue comme une naissance. Mais leur course maritime est remplie d'aléas. Naviguer en pleine mer, c'est aussi apprendre ce que l'on est. Et la mer ne fait pas de partie à quiconque. Il faut compter sur autrui pour s'en sortir.

L'aîné est finalement accueilli sur une île, où il fera vraiment l'apprentissage des hommes. Qui sont-ils ? L'humanité voisine la bestialité. Mordre et tuer sont des modes auxquels les deux ordres recourent. Déguisé en chien, l'aîné découvre curieusement son humanité en fraternisant avec les canins, qui l'amènent à prospecter sa sexualité latente. L'homme n'est ni ange ni démon. C'est un être effrayant, mais qui peut aussi s'intéresser à la vie comme le démontre l'intérêt des deux frères pour les os qu'ils collectionnent afin de créer des êtres nouveaux.

Bref, ce roman est un manuel d'apprentissage de la vie, dépourvu, heureusement, de la morale qui conclut les contes et les fables. Cette œuvre protéiforme peut décourager certains à la lire à cause de son ton apparenté à celui des livres pour enfants. Mais il reste que cette dissection de notre humanité est menée de main de maître. Et l'écriture, dépouillée de tout gongorisme, coule comme par magie.

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2. En rampant. Éd. Héliotrope, 2016, 210 p.

En rampant ou en fourmillant

Quel monde devrait être le nôtre ? C'est la question que pose David Clerson avec son dernier roman. Celui qu'il propose va en rebuter plus d'un. Il suggère un retour aux mythes nés du désir de saisir le sens de notre existence.

On suit son héros, Samuel, de l'adolescence à sa vie étudiante dans une université de New York. Jeune, il habite à Clifton, municipalité fictive des Cantons-de-l'Est. En quête d'insolite, il parcourt à vélo la campagne avec son ami Abel, un passionné d'insectes. D'ailleurs un livre sur la vie des invertébrés les a ébahis. Ils se pétrissent de cet univers rampant et fourmillant pour se définir une classe d'appartenance dans l'ordre du monde. Mais un malheureux accident handicape Abel pour le restant de ses jours. Leur amitié demeure vive et persiste au-delà des études qui exigent un éloignement de ceux que l'on aime.

Samuel s'installe à Montréal où il s'éprend de Julia, une jeune femme qui fréquente la même université. Afin d'enrichir davantage leurs champs de compétence, ils s'inscrivent dans une université new yorkaise. Julia s'intéresse aux primates, l'obligeant ainsi à voyager en Afrique tandis que Samuel se penche sur la politique américaine, en particulier le conspirationnisme qui veut que l'univers vive sous la coupole de forces ésotériques qui maintiennent les humains au rang de vulgaires exécutants. Cette destinée qui serait la nôtre n'a rien d'emballant pour un jeune plein d'enthousiasme. Peu à peu, sa science le dégoutte des systèmes qui assujettissent les humains à une roue qui tourne à vide comme celle des hamsters. La vase déborde quand il accepte d'écrire des romans ésotériques pour arrondir ses fins de mois.

Sa quête de sens le décide à mettre fin à ses études et à revenir dans son patelin pour retrouver la sagesse qui l'habitait autrefois comme le proclame Salomé dans la bible : " Allez à la fourmi, considérez sa conduite, et apprenez à devenir sage. " (Salomé, VI, 6) Somme toute, l'auteur invite son lectorat à réfléchir à la vie que l'on mène. Il faut renouer avec l'esprit des premières sociétés. Les humains se sont pris pour des dieux, mais leur socle est à la veille de s'effondrer. Comme disent les psys, il faut se reprendre en main.

Cette thématique qui sent l'ésotérisme n'attire pas tout et un chacun. Même si le sujet peut déplaire, la manière de l'auteur est emballante. L'écriture est assez efficace pour retenir le lecteur qui aurait choisi cette œuvre au hasard. Les deux tiers du roman sont de vraies délices. Mais quand s'enclenche l'épilogue, la magie cesse d'opérer. C'est plutôt redondant. Quand même, ce roman métaphorique peut tenir le coup si l'on accède à un deuxième degré de lecture.

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3. Dormir sans tête. Éd. Héliotrope, 2019, 132 p.

Une humanité à la dérive

Dans ce recueil de nouvelles, David Clerson nous livre sa vision du monde avec une plume sérieuse qui évite les québécismes. Sa rectitude linguistique donne du poids à son discours, qui se veut une illustration de la société d'aujourd'hui.


L'auteur ne simplifie pas la tâche du lecteur. Il englobe sa perception dans un monde surréaliste en empruntant les voies oniriques longeant la frontière de la réalité. Autrement dit, il explore les possibles de l'humanité comme le conteur Fred Pellerin, qui a réussi à faire installer par la municipalité un panneau annonçant le passage des lutins sur la route du village. C'est avec un certain sourire qu'on lit ses passages improbables que l'on aimerait voir s'avérer.

Le monde joyeux de Pellerin s'oppose par contre à l'esprit de son collègue. David Clerson brosse plutôt le tableau d'Adam et Ève chassés du paradis et condamnés à souffrir et à mourir. Ses personnages sont des ténébreux dont l'existence a été envahie par le monde animal, tels le singe ou les insectes. On sent un relent de La Métamorphose de Kafka. Comme ce dernier, l''auteur de Sherbrooke trace le drame de l'aliénation qui a conduit l'être humain à patauger dans un tunnel fermé. L'humanité s'est-elle émancipée ? Loin de là. Elle est rongée par d'abominables maux qui l'ont rangée cruellement dans l'ordre du règne abstrait et condamnée à oublier son réel statut. Autrement dit, à vivre sans tête comme l'indique le titre.

Pour apprécier cette œuvre très réussie en son genre, il ne faut pas craindre de circuler à tâtons entre le réel et l'imaginaire, entre la vie et le rêve. Déprimés, s'abstenir.

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