Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Shimazaki, Aki.

Fuki-no-tô. .Éd. Leméac, 2017, 145 p.

Lesbiennes japonaises

Quand la Montréalaise Aki Shimazaki traite directement en français d'un sujet tabou il n'y a pas si longtemps, elle ne sort pas l'artillerie lourde. Ce n'est pas l'aspect juteux du sujet qui l'intéresse. Elle analyse plutôt avec respect les sentiments de ceux qui vivent la différence, en l'occurrence deux amies japonaises qui se découvrent un amour mutuel.


Quand ses personnages marchent à pas feutrés dans leur jardin secret, c'est tout un questionnement qui s'impose. Quis ego sum ? Suis-je vraiment ce que je suis ? Atsuko, la femme de Mitsuo, fait le tour de son univers sans bulldozer le territoire qu'elle veut investiguer. Elle procède avec délicatesse comme pour son bosquet de bambous qu'elle veut protéger de l'état sauvage. La métaphore tombe à point. L'héroïne a quitté la ville avec son mari et ses deux enfants pour se consacrer à l'agriculture sur la ferme héritée de son père. Mitsuo a quitté son emploi de journaliste et son amante pour suivre sa femme. Pour la région qu'il habite maintenant, il a fondé l'Azami, un journal consacré aux nouvelles locales. La vie s'annonce belle d'autant plus que ce qu'ils ont entrepris s'avère fructueux.

Ce bonheur durement conquis est soumis à un élément déclencheur d'une tempête existentielle. La perturbation n'arrive pas en coup de vent. Elle s'insinue sournoisement dans le quotidien d'Atsuko. En quête d'une employée pour l'aider sur sa ferme maraîchère, elle éprouve un vif choc quand elle reçoit la candidature de Fukiko, une compagne d'études au lycée. En fait, c'était une amitié particulière qu'elles ont vécu à l'époque. Elles échangeaient leurs états d'âme dans un journal intime commun.

C'est la source première qui a fait battre leur cœur à l'unisson. Se retrouver après vingt ans est suffisant pour attiser les baises. Et elles flamboieront de nouveau lors d'un voyage en amie à l'Île de Sado au large de la mer du Japon. Comment se dénouera cet amour que chacune assume ?

L'auteure a évité les éléments superfétatoires pour ne s'attacher qu'au réveil d'un amour homosexuel, qui dévoile avec discrétion l'âme féminine. Comment s'articulent en fait les sentiments de celles qui aiment, peu importe leur orientation sexuelle ? C'est une introspection fort réussie, qui s'appuie sur des faits et gestes concrets posés dans un décor nippon bien souligné. Aki Shimazaki ne ratiocine pas. Elle évoque tout simplement la complexité de l'âme humaine en général. Pour pigmenter son roman de saveur exotique, elle l'a intitulé Fuki-no-tô. Son héroïne en fait le commerce. Cette plante pousse partout au Québec au printemps. C'est le pétasite qui produit des fleurs blanches que l'on voit dans les sous-bois. Le Bambou aurait été un titre plus judicieux.