Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Rioux, Hélène.

Le Bout du monde existe ailleurs. Éd. Leméac, 2019, 235 p.

Une croisière éprouvante en mer Égée

Quoi de mieux que de partir en croisière pour soulager ses maux ? Les voyages forment la jeunesse et consolent les adultes en détresse. Le Bout du monde, bateau qui a mis le cap sur les îles grecques, n'amusera pas nécessairement les croisiéristes qui envisagent des mises au point salvatrices. Sur une mer houleuse, on souffre plutôt du mal de cœur. Peu importe, le bonheur existe ailleurs.


Hélène Rioux exploite son titre avec brio. Sa narration emprunte à l'allégorie en reconstruisant l'univers en péril d'une folle équipée en route vers une destination aux vertus miraculeuses. Marjolaine donne le signal du départ. C'est une cuisinière qui vient d'être licenciée du boui-boui de la rue Saint-Zotique à Montréal. Comme prime de séparation, son patron s'est senti obligé de lui verser 4000 $ pour ses loyaux services au cours de ses longues années de service. Son mari déchante quand elle lui fait part de sa décision de se payer une croisière sur la mer Égée avec cette somme inattendue.

Au milieu des croisiéristes, elle se sent un peu perdue. En dehors de son horizon borné par une cuisine et des parties de cartes avec des ami(e)s et des chauffeurs de taxi, elle se sent comme un chien dans un jeu de quilles. Les propos qu'elle entend échappent à son champ de compétence. L'auteure profite de la situation pour emmener ses lecteurs ailleurs. À travers les grands auteurs, les grands peintres, elle décrit l'univers dans lequel on baigne. On peut s'y sentir loin les uns des autres, mais on vit dans la même vallée de larmes où chacun chasse ses démons sans y parvenir. Serait-ce que l'enfer serait le meilleur des mondes, comme se demandait Dante ?

Cette croisière que l'auteure a organisée navigue en fait sous tous les cieux. De la Grèce à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, on réalise que l'on appartient à une seule et même humanité. Quel sort connaîtra-t-elle ? L'image que l'on peint du monde est déprimante à l'instar du Vaisseau d'or d'Émile Nelligan,

Hélène Rioux livre par contre une œuvre dense et bien peaufinée qui s'adresse à des lecteurs habitués de nager dans des océans trompeurs. Mais l'auteure nous apprend à les connaître.